Pendant douze ans, Mathilde Ramadier, essayiste, a écrit des livres pour les adultes. En février, elle publie pour la première fois un livre pour enfants : « Les gens heureux de Pizzacati ».

Mathilde Ramadier, une autrice des enjeux contemporains

Née à Valence, Mathilde Ramadier a passé son enfance à Malissard pour ensuite partir à Paris et entrer à l’École normale supérieure. Elle en ressort en 2011 avec un master de psychologie et de philosophie contemporaine. Elle fait alors le choix d’aller vivre à Berlin où elle débute son activité de scénariste et d’autrice. Depuis, la Drômoise s’est installée à Chabrillan en 2023, a publié treize livres, romans graphiques ou essais dans lesquels elle aborde l’écologie, le féminisme, le travail et même les musiques électroniques. Le Crestois l’a rencontrée entre deux sorties de livres.

Le Crestois : Jusqu’à présent, vos livres étaient destinés aux adultes. Pourquoi avoir envie d’écrire pour les enfants ?

Mathilde Ramadier : C’est le fait d’avoir des enfants qui m’a amenée à écrire pour eux. Au départ, c’était une histoire du soir que j’avais inventée. Elle s’est construite à l’oral puis je l’ai notée. Quelque temps après, je l’ai sortie du tiroir pour la développer et l’envoyer à mon éditeur, Actes sud.

Comment vous est venue l’idée de cette petite fille qui sauve un village et sa gastronomie ?

Je voulais raconter à mes filles des personnages de filles audacieuses et qui n’aient pas froid aux yeux. Parce que c’est dur de lutter contre les princesses et les contes de fées, de trouver une héroïne qui n’aspire pas à rencontrer le prince charmant ni à vivre dans un château. C’est venu un soir où on mangeait des pizzas. J’ai aussi beaucoup pensé à Greta Thunberg dans sa dimension de femme très jeune, qu’on ne prend pas au sérieux, à qui on demande de retourner jouer dans son bac à sable alors que les adultes sont en train de faire n’importe quoi. En tant que mère, je me suis rendu compte que ce que les adultes appellent naïveté, c’est le pouvoir d’imagination des enfants. Quand l’enfant propose, on a le réflexe de dire que ce n’est pas possible et souvent pour des moyens matériels. J’ai souhaité allouer une place à cette imagination qui déborde.

pizzacati

Vous êtes autrice, arrivée de Berlin, écolo, bobo, n’êtes-vous pas la caricature de la néorurale ?

Une « néo » dans la Drôme, alors que j’y suis née et que j’y ai vécu 17 ans ? Mes quatre grands-parents sont nés ici et j’ai grandi dans un petit village. Je suis allée à Berlin, parce que la vie y était moins chère et plus punk, plus déglinguée qu’à Paris. Quand j’ai commencé à écrire des livres, j’ai, en parallèle, fait mille petits boulot.

Je suis revenue dans la Drôme pour que mes filles y grandissent à leur tour. Au moment de mon retour, je ne savais pas si j’allais être une néo ou une fille du terroir. Un peu des deux sûrement ! On peut aussi voir le fait d’avoir vécu dans une grande ville comme une ouverture. J’ai une histoire dans chaque lieu où j’ai vécu : j’étais la sudiste à Paris, la Française à Berlin, et ici, la néo. Mais ce qui me fait le plus marrer c’est quand des gens qui sont ici depuis dix ans me prennent pour une néo.

Écologie, féminisme, travail… Qu’est-ce qui vous a amené à parler de ces sujets, souvent polémiques ?

Il y a un vase communicant entre ces trois sujets. Ce sont des sujets de lutte dans lesquels j’ai des choses à défendre. Ils font écho à mon arrivée à Berlin où j’ai été dans des milieux où il y avait beaucoup de petites mains. En Allemagne, ce pays voisin qui est censé être le moteur économique de l’Europe, il n’y avait pas de revenu minimum jusqu’en 2015. J’ai fait des jobs où j’étais payé cinq euros de l’heure.

Concernant le féminisme, c’est déjà parce que je suis une femme (rires) et qu’en Allemagne, l’avortement n’est pas légal. Il est pratiqué par certains cabinets mais l’opération coûte 600 euros. Jusqu’en 2015, il fallait une ordonnance pour prendre la pilule du lendemain (en France c’est le cas depuis 1999, NDLR), elle coûte 30 euros et une pose de stérilet, 350 euros. On pousse les femmes à avoir des gosses et à rester à la maison. Il n’est pas possible de faire garder son enfant avant un an, voire, dans certains cas, jusqu’à ce qu’il marche. Et pendant ce temps, les femmes sont rémunérées 66 % de leur ancien salaire. En arrivant à Berlin, je me suis confrontée à tout ça : pas de planning familial, pas de Smic...

Et l’écologie ?

J’ai grandi à la campagne. On avait un super potager. Mon père, prof de physique était un militant antinucléaire dans les années 70. Il était cycliste et connaissait les routes du Vercors comme sa poche. Mais c’est ma mère qui m’a donné le goût des lettres.

Avec toutes ces actualités qui touchent à vos sujets de recherches, quelle est la suite de votre programme ?

Nous navons pas peurLe 1er mars paraîtra un livre que j’ai traduit (Mathilde Ramadier est aussi traductrice de l’anglais et de l’allemand vers le français, NDLR), Nous n’avons pas peur. C’est une compilation de témoignages de femmes iraniennes qui sont soit en prison, soit en exil, ou vivent dans un anonymat total à Téhéran. Ils ont été recueillis par deux journalistes germano-irano-turques.

Dans ce livre se trouve également un texte de l’actrice Golshifteh Farahani (en exil depuis 2008 après s’être montrée tête nue lors d’une conférence de presse à New-york pour la sortie du film Mensonges d’État de Ridley Scott, NDLR).

Ce n’est pas la première fois que je traduis des textes de personnes emprisonnées. En 2017, j’ai traduit Jours d’insurrection, un témoignage de Marie Alekhina, une des membres des Pussy Riot, qui a passé de longs mois en prison (à la suite d’un concert anti-Poutine dans une cathédrale de Moscou, NDLR). J’ai beaucoup de respect à traduire des voix qui ne peuvent pas s’exprimer dans leur pays.

Sinon, en août sortira une bande dessinée sur une des premières grèves de femmes : au 19e siècle, 1 200 ouvrières de la manufacture des tabacs à Marseille ont arrêté le travail pour réclamer qu’on cesse de les tripoter à la sortie de l’usine sous couvert de fouille contre le vol de tabac. Elles n’étaient pas syndiquées, la majorité étaient immigrées italiennes et illettrées. Elles ont obtenu gain de cause, se sont syndiquées et sont allées former d’autres femmes dans la France entière. C’était vraiment de « l’enpouvoirement » et ont été très aidées par la presse locale.

Propos recueillis par Laure-Meriem Rouvier

« Les gens heureux de Pizzicati » de Mathilde Ramadier
Illustration Benoît Perroud Éditions Actes sud jeunesse.
40 pages, 16,9 euros

Article publié dans Le Crestois du 16 février 2024

Photo : Gianluca Quarant