LES AMANDES AMÈRES
Laurence Cossé Septembre 2011 224 pages 16,90 €
L’apprentissage
d’une analphabète et la naissance d’une amitié
Découvrant que Fadila ne sait ni lire ni
écrire, Édith entrevoit à quel point la vie est compliquée pour un analphabète
et combien c'est humiliant. Elle lui propose de lui apprendre à lire le
français. Fadila n'est pas jeune. Édith n'est pas entraînée. L'apprentissage
s'avère difficile. Ce qui semblait acquis un jour est oublié la semaine
suivante. Si Fadila a tant de mal à progresser, c'est que sa vie entière est
difficile. Ce n'est pas une marginale. Elle a une famille, un toit, du travail.
Mais la violence a marqué son rapport aux autres, depuis l'adolescence. Elle a
de la rancœur contre son Maroc natal et, en France, elle ne se fait pas à la
solitude. Elle vit dans une perpétuelle inquiétude. Édith, de son
côté, se sent de plus en plus démunie dans cette aventure dont elle a pris la
responsabilité et qui va l'entraîner beaucoup plus loin qu'elle n'aurait cru.
Une amitié singulière, rugueuse et douce, amère, cocasse.
L’auteur
Romancière et nouvelliste, Laurence Cossé a
récemment publié aux Éditions Gallimard La
Femme du Premier ministre (1998), Le
Mobilier national (2001), Le 31 du
mois d'août (2003), Vous n'écrivez plus ? (2006), Au bon roman (2009).
RUE DARWIN
Boualem Sansal Août 2011 256 pages 17,50 €
À la recherche de l’identité perdue
« Je l'ai entendu comme un appel de l'au-delà
: "Va, retourne à la rue Darwin." J'en ai eu la chair de poule. Jamais, au grand jamais, je n'avais envisagé
une seule seconde de retourner un jour dans cette pauvre ruelle où s'était
déroulée mon enfance. » Après la mort de sa mère, Yazid, le narrateur,
décide de retourner rue Darwin dans le quartier Belcourt, à Alger. « Le
temps de déterrer les morts et de les regarder en face » est venu.
Une figure domine cette
histoire : celle de Lalla Sadia, dite Djéda, toute-puissante grand-mère
installée dans son fief villageois, dont la fortune immense s'est bâtie à
partir du florissant bordel jouxtant la maison familiale. C'est là que Yazid a
été élevé, avant de partir pour Alger. L'histoire de cette famille hors norme
traverse la grande histoire tourmentée de l'Algérie, des années cinquante à
aujourd'hui.
Encore une fois, Boualem Sansal nous emporte
dans un récit truculent et rageur dont les héros sont les Algériens, déchirés
entre leur patrie et une France avec qui les comptes n'ont toujours pas été
soldés. Il parvient à introduire tendresse et humour jusque dans la description
de la corruption, du grouillement de la misère, de la tristesse qui s'étend…
Rue Darwin est le récit d'une douleur identitaire, génératrice du chaos
politique et social dont l'Algérie peine à sortir.
L’auteur
Né en 1949, Boualem Sansal vit à Boumerdès,
près d'Alger. Son dernier roman, Le
Village de l'Allemand, a été récompensé par le Grand Prix RTL-Lire, le
Grand Prix SGDL du roman et le Grand Prix de la francophonie 2008.
À lire l’interview de l’auteur par pascal
Paradou.
CHRONIQUES DE LA DERNIÈRE RÉVOLUTION
Antoni
Casas Ros 320 pages 17,90 €
Un périple
dans un monde qui s’écroule
« Splendeur des corps nus qui
s'approchent du parapet sur lequel ils montent. Dernières secondes de silence.
Ils redescendent, prennent du recul, une dizaine de mètres. Ils s'embrassent
les uns et les autres puis chacun prend ses marques et dans un cri :
"Freedom !" ils s'élancent franchissent le parapet, et se
jettent dans le vide. Le toit désert. Je me penche et vois les corps nus
voltiger, certains plus loin que d'autres. Des cris instinctifs, des visages
qui se lèvent vers le ciel et voient cette pluie de corps libres qui vient
percuter l'asphalte dans un bruit mat. D'autres cris s'élèvent. Seuls les corps
disloqués et sanglants ont atteint le grand silence. Je vomis, mon corps se met
à trembler. »
Je suis Chroniqueuse. J'ai dix-huit ans. Je
vis à Barcelone. Vendredi soir. Je vais à une fête. Les images du sacrifice des
membre de Flying Freedom passent en boucle sur toutes les chaînes de
télévision, sur les blogs. Plus de sept mille blogs créés depuis l'événement
londonien. Les tours, les ponts, tous les lieux desquels on pourrait se jeter
sont surveillés. Des hélicoptères coupent le ciel de leurs pales. Flying
Freedom a éclipsé le terrorisme. Le ciel n'est pas contrôlable. Un livre étrange et angoissant
L'auteur Antoni
Casas Ros est né en 1970 en Catalogne française. De lui, les Éditions Gallimard
ont déjà publié Le Théorème d'Almodóvar
(2008), Mort au romantisme
(2009) et Enigma (2010).
LA LANTERNE D'ARISTOTE
Thierry Laget
336 pages 19 €
Un hymne à la littérature pour les amateurs de
beau style
« Quand elle est sortie, vers neuf
heures, Azélie m'a confié la garde du château. Alors j'ai de nouveau entendu en
moi la voix qui s'était tue – voix sombre, altière –, mais je n'ai pas compris
ce qu'elle disait, car au même instant le démarreur de la 4L s'étranglait, le
moteur vocalisait, les pneus broyaient le gravier, traçant de leur compas un
cercle dont je figurais le centre et dont le rayon, englobant la bâtisse,
contournant les tilleuls, s'étira jusqu'à la grille au bout de l'allée avant de
s'estomper dans le néant. La nuit est retombée autour de moi avec un grincement
de herse. Je n'ai pas voulu allumer les lampes, pour ne pas effaroucher les
ombres. Je suis passé de pièce en pièce, tel un fantôme qui secoue ses voiles,
mais c'était la lune, à travers les fenêtres, qui déroulait sous mes pas un
tapis de soie, de silence et d'argent. »
Une comtesse charge un homme de cataloguer la
bibliothèque de son château.
Cet homme traverse les nuits et les jours du
domaine, franchit les apparences, lit tous les livres, même ceux qui ne sont
pas écrits et dont il invente l'intrigue, à mesure qu'il découvre que les morts
ne sont pas morts, ni les fantômes ceux qu'on croyait, ni les vérités celles
qu'on admettait. En fin de compte, c'est de la littérature elle-même
qu'il s'agit, et à laquelle il est rendu ici le plus beau des hommages.
Un style ciselé pour ce roman métaphorique qui
peut être lu comme un hymne à la littérature.
L’auteur
Essayiste
et romancier, Thierry Laget, né en 1959 à Clermont-Ferrand, est également un
spécialiste reconnu de l'œuvre de Marcel Proust. De lui, les Éditions Gallimard
ont récemment publié À des dieux inconnus
(« L'Un et l'Autre», 2003), Supplément
aux mensonges d'Hilda (2003), Madame
Deloblat (2006), Portraits de
Stendhal (« L'Un et l'Autre», 2008), et
LE DOS CRAWLÉ
Éric Fottorino
208 pages 16,90 €
Le monde des adultes dans le regard d’un
enfant
Été 1976 sur l'Atlantique. Deux enfants rêvent de pays lointains. Marin a treize ans et Lisa dix. Marin raconte le sable qui brûle et autre
chose qu'il ne saurait dire quand il regarde Lisa et la mère de Lisa, une
ancienne Miss Pontaillac. Heureusement oncle Abel est là qui veille en
douce et monsieur Archibouleau avec ses gros muscles. Et monsieur Maxence qui
écoute la météo marine. Et les parties de pêche, les complets poisson, l'odeur des
citronniers, heureusement. Les parents sont si décevants. Les
cœurs s'écorchent. L'enfance se consume. Un livre qui nous plonge dans le monde des
verts paradis des amours enfantines. Un jour Lisa saura nager le dos crawlé.
« Tout à l'heure la voiture aux
poneys a déposé Lisa en prévenant avec son klaxon. Quand je suis descendu au
jardin madame Contini était déjà repartie. J'aurais aimé qu'elle m'embrasse
avec ses lèvres luisantes. Lisa avait eu le droit de se maquiller. Elle avait
du rouge sur les joues et sur sa bouche qui ressemblait à une cerise. Le tour
de ses yeux était noir. C'était Lisa mais c'était plus vraiment elle. Plus je
la regardais et plus je la cherchais. Elle m'a demandé si je voulais sa photo
alors j'ai pas insisté. C'est à ce moment que je lui ai mis le concertina entre
les mains et elle est redevenue vivante. Maintenant on joue à se poursuivre
autour du bananier. Le vent courbe les palmes. On saute dans les taches de
lumière en attendant le moment d'aller à l'eau. »
L’auteur
Journaliste
et romancier, Éric Fottorino est né en 1960. Il a notamment publié, aux
Éditions Gallimard, Caresse de Rouge
et Korsakov ( 2004), Baisers de cinéma (2007), L'Homme qui m'aimait tout bas (2009) et Questions à mon père (2010).
LES SOUVENIRS
David Foenkinos 272 pages
18,50 €
Une méditation poétique, simple et poignante
sur la vieillesse et la difficulté de comprendre ses parents.
« Il pleuvait tellement le jour de
la mort de mon grand-père que je ne voyais presque rien. Perdu dans la foule
des parapluies, j'ai tenté de trouver un taxi. Je ne savais pas pourquoi je
voulais à tout prix me dépêcher, c'était absurde, à quoi cela servait de
courir, il était là, il était mort, il allait à coup sûr m'attendre sans
bouger.
Deux jours auparavant, il était encore vivant.
J'étais allé le voir à l'hôpital du Kremlin-Bicêtre, avec l'espoir gênant que
ce serait la dernière fois. L'espoir que le long calvaire prendrait fin. Je
l'ai aidé à boire avec une paille. La moitié de l'eau a coulé le long de son
cou et mouillé davantage encore sa blouse, mais à ce moment-là il était bien
au-delà de l'inconfort. Il m'a regardé d'un air désemparé, avec sa lucidité des
jours valides. C'était sûrement ça le plus violent, de le sentir conscient de
son état. Chaque souffle s'annonçait à lui comme une décision insoutenable. Je
voulais lui dire que je l'aimais, mais je n'y suis pas parvenu. J'y pense
encore à ces mots, et à la pudeur qui m'a retenu dans l'inachèvement
sentimental. Une pudeur ridicule en de telles circonstances. Une pudeur
impardonnable et irrémédiable. J'ai si souvent été en retard sur les mots que
j'aurais voulu dire. Je ne pourrai jamais faire marche arrière vers cette
tendresse. Sauf peut-être avec l'écrit, maintenant. Je peux lui dire,
là. »
David Foenkinos nous offre ici une méditation
sensible sur la vieillesse et les maisons de retraite, la difficulté de
comprendre ses parents, l'amour conjugal, le désir de créer et la beauté du
hasard, au fil d'une histoire simple racontée avec délicatesse, humour, et un
art maîtrisé des formules singulières ou poétiques.
L’auteur
Romancier,
scénariste et musicien, David Foenkinos est né en 1974. Il a publié aux
Éditions Gallimard Entre les oreilles
(2002), Inversion de l'idiotie
(2002), Le Potentiel érotique de ma femme (2004),
Qui se souvient de David Foenkinos ?
(2007), Nos séparations (2008),
et La Délicatesse (2009)
L'ART FRANÇAIS DE LA GUERRE
Alexis
Jenni
640 pages 21 € - Prix Goncourt 2011
Un premier roman, une réussite « J'allais
mal ; tout va mal ; j'attendais la fin. Quand j'ai rencontré
Victorien Salagnon, il ne pouvait être pire, il l'avait faite la guerre de
vingt ans qui nous obsède, qui n'arrive pas à finir, il avait parcouru le monde
avec sa bande armée, il devait avoir du sang jusqu'aux coudes. Mais il m'a
appris à peindre. Il devait être le seul peintre de toute l'armée coloniale,
mais là-bas on ne faisait pas attention à ces détails.
Il m'apprit à peindre, et en échange je lui écrivis son histoire. Il
dit, et je pus montrer, et je vis le fleuve de sang qui traverse ma ville si
paisible, je vis l'art français de la guerre qui ne change pas, et je vis
l'émeute qui vient toujours pour les mêmes raisons, des raisons françaises qui
ne changent pas. Victorien Salagnon me rendit le temps tout entier, à travers
la guerre qui hante notre langue. » Alexis Jenni.
« L'armée en
France est un sujet qui fâche. On ne sait pas quoi penser de ces types, et
surtout pas quoi en faire. L'armée en France est muette, elle obéit
ostensiblement au chef des armées, ce civil élu qui n'y connaît rien, qui
s'occupe de tout et la laisse faire ce qu'elle veut. Ces militaires on les
préfère à l'écart, entre eux dans leurs bases fermées de la France du Sud, ou
alors à parcourir le monde pour surveiller les miettes de l'Empire. On préfère
qu'ils soient loin, qu'ils soient invisibles ; qu'ils ne nous concernent
pas. On préfère qu'ils laissent aller leur violence ailleurs, dans ces territoires
très éloignés peuplés de gens si peu semblables à nous que ce sont à peine des
gens. »
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