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Covid-19 : une association crestoise perquisitionnée

Un important stock de masques et de gel hydroalcoolique a été saisi au siège de l'association anti-nucléaire Next-Up. La justice la soupçonne de se livrer à un commerce illégal. L'association assure qu'elle en fait don à des personnels soignants de la vallée.

« C'est une dinguerie ! » Voilà comment Serge Sargentini résume la scène qu'il a vécue le mardi 21 avril. Ce matin-là, des gendarmes sont à la porte du domicile crestois du président de l'association Next-Up, une organisation connue notamment pour son engagement anti-nucléaire ou son opposition au compteur Linky. Au rez-de-chaussé de l'immeuble, situé dans le quartier du Bourg, à Crest, se trouve le siège social de l'association. Les Crestois connaissent bien cette étrange vitrine, véritable caverne d'Ali Baba où se côtoient d'inquiétants mannequins, vêtus de combinaisons blanches et équipés de masques de protection, aux côtés d'affiches anti Linky, ou encore, d'équipements électroniques aussi sophistiqués que mystérieux pour le passant néophyte...

Et c'est justement les équipements de protection de Next-Up qui ont conduit les gendarmes à perquisitionner le siège de l'association. Il faut dire que l'organisation possède dans ses bureaux un incroyable stock de matériel, allant de la combinaison intégrale anti-radiation aux bottes en caoutchouc, en passant par les lunettes de protection, les masques (plus ou moins sophistiqués), les gants en latex, les visières en plexiglas, ou encore, des litres de gel hydro-alcoolique... Un matériel « de pointe, haut de gamme», dont s'enorgueillit le président de l'association. Matériel qui a vocation a être utilisé face à différents types de menace : Nucléaire, Bactériologique, et Chimique (NBC). « Nous sommes le numéro un en France en terme de protection NBC », précise Serge Sargentini, qui assure que les activités de Next-Up nécessitent des protections adéquates : « C'est notre outil de travail, sans lui, nos membres ne peuvent pas accomplir leur mission en toute sécurité. »

PERQUISITION ET GARDE À VUE

Le décor étant posé, il reste maintenant à comprendre pourquoi les militaires du Groupement de gendarmerie de Valence ont été chargés par le procureur de la République d'enquêter sur les activités de l'association crestoise. Au point de mener une perquisition à son siège et de placer son président en garde à vue pendant toute une après-midi. Selon Serge Sargentini, le domicile du vice-président de l'association, qui souhaite rester anonyme, ainsi que le cabinet d'expert comptable qui tient les comptes de Next-Up, ont également été perquisitionnés. Les comptes de l'association auraient été saisis.

« Tout a été saisi, s'indigne le président de l'association. Des masques, des combinaisons, un ordinateur, des cartes mémoires, du gel hydro-alcoolique médical et naturel ainsi que du matériel de conditionnement et des dizaines de bouteilles d'alcool naturel ! » Serge Sargentini s'émeut aussi des conditions de la perquisition : « Ils sont entrés en force, il y a eu bousculade, les gendarmes ne portaient pas tous des masques, ni des gants, la distanciation sociale n'a pas été respectée, alors que j'ai plus de 70 ans et qu'à mon domicile vit une dame de 93 ans, nous n'étions pas protégés, je suis très inquiet pour notre santé. Par ailleurs, j'ai été exhibé menotté dans la rue ! Aujourd'hui encore, je suis choqué, on a vécu ça comme un viol. »

DÉLATION ET MASQUES "FFP3"

Un récit qui semble un peu agacer l'officier de gendarmerie en charge des missions de police judiciaire dans le département de la Drôme. Le commandant Thierry Chopard regrette en effet que Serge Sargentini « fasse beaucoup de tapage autour de cette affaire, et on peut le comprendre, parce qu'il s'estime victime... Mais il n'y a pas lieu de polémiquer. » Le chef d'escadron explique que la gendarmerie a été « saisie par le parquet de la Drôme suite à un signalement de la plate-forme nationale Pharos ». La plateforme Pharos (pour Plateforme d'harmonisation, d'analyse, de recoupement et d'orientation des signalements sur Internet), lancée par le ministère de l'intérieur en 2009, permet à n'importe quel internaute de dénoncer aux autorités des activités supposées illicites observées sur Internet.

« Transmis par un Office central », le signalement Pharos aurait indiqué aux autorités que Next-Up « mettait à disposition des masques FFP3 », poursuit le gendarme. Et c'est visiblement là que se joue l'affaire. Moins connus que leurs "petits frères" FFP2, les masques FFP3 garantissent une protection encore plus efficace contre le Covid-19. Les deux types de masques font en tout cas cruellement défaut dans les hôpitaux de France depuis le début de l'épidémie (y compris dans la Drôme, cf. notre article). Face à cette pénurie, le gouvernement a pris, le 3 mars dernier, un décret de réquisition des masques FFP2. Texte complété par un second décret, le 13 mars, puis par un dernier, le 23 mars, visant à réquisitionner également les FFP3. « Nous savions que les FFP2 étaient réquisitionnés car tous les médias en ont parlé, mais on l'ignorait pour les FFP3 », promet Serge Sargentini. « On lit bien Le Crestois, mais on ne passe pas notre temps les yeux rivés sur le Journal Officiel », ironise-t-il encore.

UN GEL HYDRO-ALCOOLIQUE HORS LA LOI ?

La justice reproche donc à l'association de ne pas avoir répondu à la demande de réquisition de masques FFP3. Outre ce grief, le parquet de Valence soupçonne aussi l'association crestoise de « travail illégal », précise le commandant Chopard. Et il semblerait que ce soit les activités de fabrication de gel hydroalcoolique de l'association qui aient intrigué les limiers de la gendarmerie.

Depuis le début de la crise, Next-Up s'est en effet donné pour mission de produire en quantité ce produit désinfectant, efficace pour détruire le virus. D'une part, à destination de ses membres, « qui sont pour beaucoup des personnes âgées et à risques », et de l'autre, « pour les personnels médicaux-sociaux de la vallée de la Drôme », assure Serge Sargentini. Le président de Next-Up explique ainsi avoir procédé à de très nombreux dons à destination d'acteurs locaux de la santé, que ce soit des cabinets médicaux, à Aouste ou à Crest, ou à d'autres structures locales : « On en a donné à l'ADMR, à la fondation Ardouvin, à l'IME de Fontlaure, à l'Amape de Crest, au Couvent des Capucins, et à d'autres encore », détaille Serge Sargentini, qui ajoute qu'accuser une association « composée exclusivement de bénévoles » de travail illégal n'avait à ses yeux que peu de sens...

Sollicitées, plusieurs de ces structures nous ont confirmé les dons de Next-Up (Amape, ADMR, Fondation Ardouvin), saluant au passage une aide bienvenue en ces temps de pénurie de gel hydroalcoolique. « Il n’y a rien à reprocher à notre organisation, insiste Serge Sargentini, nous sommes légalistes. » 

UNE « SUSPICION » DE COMMERCE ILLÉGAL

« Les enquêteurs se sont aperçus qu'il y avait suspicion de commercialisation de produits médicaux », explique encore le commandant Chopard, avant de préciser : « C'est une suspicion, on ne sait pas encore ». L'Officier de police judiciaire rappelle par ailleurs que les gendarmes n'ont pas « l'opportunité des poursuites, et [que] le parquet appréciera de poursuivre ou de ne pas poursuivre ». Une décision qui ne devrait pas intervenir avant plusieurs semaines.

Cette autre accusation fait bondir le président de Next-Up. « Il ne s'agit pas pour nous de vendre le gel, mais de le donner à nos adhérents et aux personnes qui en ont besoin parce que les pharmacies sont en rupture de stock. Il y a une pénurie ! », s'offusque-t-il. Serge Sargentini précise toutefois que si des adhérents de Next-Up souhaitaient « commander des quantités plus importantes de gel, ou bien de combinaisons ou de tout autre matériel spécifique et coûteux, une participation leur était demandée, mais c'est strictement interne à l'organisation, ce n'est pas du commerce ».

« Actuellement aucune charge n'est retenue contre nous, poursuit Serge SargentiniNous demandons donc, via notre avocat, la restitution de l’ensemble du matériel saisi. Nous sommes d'accord pour rétrocéder une partie des masques et du gel au personnel soignant, comme nous le faisons habituellement. Mais qu'il soit bien clair qu'à notre âge, on est pas là pour gagner du pognon, notre mission, c'est un sacredoce. »

Sollicité, le parquet de Valence a indiqué au Crestois qu'il ne communiquait pas sur cette affaire.

« UNE CRIMINALISATION DES ASSOCIATIONS »

Dans le microcosme anti-nucléaire, la perquisition de Next-Up a été perçue comme une atteinte à l'action militante et associative. Pour Jean Revest, de la Coordination Antinucléaire dans le Sud-Est, il s'agit tout bonnement d'une « tentative des institutions de neutraliser une organisation citoyenne, qui n'a pas une vocation politique, mais dont l'objectif est sanitaire et de protection de la population ». Le militant s'inquiète aussi des conséquences que pourraient avoir la saisie de matériel sur les activités d'autres associations : Next-Up assurait en effet à plusieurs associations du Sud-Est « une aide technique, notamment parce qu'elle possède un important stock de combinaisons, de masques ou de gants, qui nous sont nécessaires dans nos missions de surveillances des installations nucléaires de la région ».

L'eurodéputée drômoise Michèle Rivasi, qui a eu l'occasion de côtoyer Serge Sargentini dans le cadre des ses activités militantes, notamment sur les ondes électromagnétiques, se dit pour sa part « très surprise » par la perquisition. « C'est une criminalisation des associations qui s'occupent de sujet un peu problématiques, que ce soit le nucléaire ou les rayonnements électromagnétiques », poursuit l'élue EELV.

« On agit dans le strict respect de la loi, se défend le commandant de gendarmerie Thierry Chopard. On sait très bien son engagement dans d'autres domaines, et ce n'est pas du tout dans ce cadre-là qu'on agit. Nous agissons simplement sur des faits objectifs. On essaie de ménager la chèvre et le chou et de faire notre travail. »

Martin Chouraqui

Publié le mardi 28 avril

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