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Philippe Huyghe : « C'est peut-être le moment de renverser la table »

Le président de l'association Biovallée lance un appel aux habitants pour préparer l'après Covid, et invite à « profiter de cette période pour changer fondamentalement. » Entretien.

« Seul un nouveau mouvement citoyen animé par une pensée forte et une conscience lucide pourra ouvrir le chemin d’un monde nouveau. » La phrase est du sociologue Edgar Morin, mais elle résume bien l'ambition du dernier projet de l'association Biovallée. L'idée : recueillir, via une plateforme numérique, les réflexions, idées et propositions des habitants de la vallée pour préparer l'après Covid. Puis dans un second temps, les transformer en réalisations concrètes. Philippe Huyghe, le président de l'association, revient avec nous sur cette nouvelle initiative. L'occasion aussi de tirer les premières leçons de la pandémie.

Le Crestois : À quoi servira cette plateforme, et comment fonctionnera-t-elle ?

Philippe Huyghe : Dans ce contexte de confinement, où les gens qui habitent la vallée sont obligés de changer leurs habitudes, nous avons voulu voir dans quelles mesures ces habitudes nouvelles, notamment dans la façon de travailler (avec le télétravail), de se déplacer, de consommer, de s'alimenter, pourraient perdurer après la sortie du confinement, dans une perspective de transition écologique et d'économie durable. Il nous a paru légitime que Biovallée donne la parole à ses adhérents, mais aussi à tous les habitants de la vallée, pour qu'ils s'expriment sur un avenir souhaitable, d'abord pour nous, au niveau de notre territoire, mais aussi au-delà.

Le Crestois : Comment passer des idées aux réalisations concrètes ?

PH : Nous allons collecter les suggestions des gens, leurs propositions, leurs informations, et ensuite, nous allons organiser tout cela de manière à élaborer des solutions concrètes, car ce qu'on souhaite, c'est agir. Aujourd'hui, nous avons près de 500 adhérents, des entreprises, des collectivités, des associations, des habitants... Et nous voulons mettre tous ces gens en relation pour passer à l'action. L'idée est de créer une sorte de forum qui permettra de dessiner des pistes d'actions pour l'après, et qui seront pilotées par des volontaires. Biovallée veut se mettre au service de cela en mettant les gens en réseau. On veut mettre la vallée en mouvement, pour qu'on n'en reste pas simplement à des intentions. Les bonnes choses qu'on est en train de mettre en place, contraints par le confinement, pourraient perdurer et permettre une transition écologique un peu plus forte que celle qu'on a entamée.

LC : Plus généralement, comment la crise actuelle résonne-t-elle avec le projet de Biovallée ?

PH : Depuis longtemps, Biovallée agit pour la transition écologique, en mettant les gens en réseau, en montant des événements, ou en récupérant de l'argent, comme c'est la cas avec le Tiga (Territoires d'innovation - grande ambition), pour que des acteurs du territoire puissent développer leurs propres projets. On ne s'était jamais mis dans la perspective d'un éventuel virus et de ses conséquences... Mais ce qui est en train de se passer résonne chez beaucoup de gens qui sont dans une perspective de transition écologique. Parce qu'il y en a marre de faire des trajets en voiture de moins de trois kilomètres, marre d'acheter des produits qui viennent de l'autre bout du monde... C'est peut-être le moment de renverser la table. Pas violemment. Mais que chacun, individuellement et collectivement, ait des comportements différents, qui nous permettent, non pas d'aller vers l'autosuffisance, car c'est impossible, mais au moins de consommer différemment. Dans l'hypothèse où il y aurait d'autres crises, de même nature ou pas, on pourrait ainsi avoir une capacité de résilience plus forte.

LC : Par le passé, vous avez travaillé dans l'importation de pièces automobiles, de l'autre côté du miroir, finalement... Aujourd'hui, quels enseignements économiques tirez-vous de cette crise ?

PH : On a une économie qui est globale, portée le plus souvent par la croissance et la recherche du profit. Ce n'est pas en soi une mauvaise chose. Mais on a peut-être trop oublié des valeurs sociales, de solidarité, d'emploi. Et peut-être que ces valeurs vont redevenir des valeurs fondamentales, ou en tout cas, être mieux prises en compte. L'économie mondiale, les délocalisations à outrance au prétexte que c'est moins cher de produire en Chine, au Vietnam, à l'Île Maurice, ou ailleurs... On est aujourd'hui en train de se dire que cette course en avant nous a fait oublier l'essentiel : il faut revenir à des notions de bien-être, de bien-vivre. Il faut consommer moins de carbone. Il faut peut-être être plus sérieux et modérés dans nos achats. Cette fuite en avant nous a beaucoup illusionnés, nous les consommateurs, et on s'aperçoit que, en retour, ce sont nos emplois qui souffrent, c'est la planète qui souffre. Il faut peut-être s'insurger contre cela, et contre ses propres pratiques personnelles. Une économie de la sobriété est souhaitable dans les années qui viennent, pour qu'on retrouve de vraies valeurs. C'est pour cela qu'on encourage les habitants du territoire à exprimer leur volonté par rapport à cela. Ça pourrait nous permettre de faire remonter leurs réactions à nos gouvernants, car nous avons des relais parmi les élus. Avec l'obtention du Tiga, on a été repérés, donc on peut être écoutés.

LC : On voit actuellement émerger un débat autour de la question de l'autosuffisance, notamment alimentaire. Qu'en pensez-vous ?

PH : Je n'aime pas le terme d'autosuffisance. Ce n'est pas la solution. Il ne faut pas qu'on se referme sur nous-mêmes. On ne doit pas fermer nos frontières. Mais il y a quelque chose que je ne comprends pas, sur notre territoire, alors qu'on vient de fêter Pâques : pourquoi trouve-t-on autant de gigots d'agneau congelés en provenance de Nouvelle-Zélande ? Alors qu'on élève énormément d'agneaux, et que nos producteurs n'arrivent pas à écouler leurs propres bêtes ? Il y a quelque chose qui ne va pas... Achetons d'abord ce qu'on est capable de produire ici, avant d'aller chercher autre chose. Certes, nous ne sommes pas capables de produire des bananes, et forcément, elles viendront de l'autre bout du monde... Les smartphones, dont on a besoin, sont aussi produits à l'autre bout du monde. Mais faut-il pour autant acheter une voiture fabriquée en Corée du Sud, alors qu'on a des voitures fabriquées en France ou en Europe ? Comme on achète peu de voitures françaises, les industriels cherchent à se développer dans d'autres pays et y installent leurs usines pour gagner des parts de marchés... Mais tout ça, ce sont des quantités de carbone qui circulent. Cela contribue à entretenir ces échanges internationaux qui, quand ils s'arrêtent, permettent à la Terre de respirer un bon coup. Et on voit que ces respirations, en très peu de temps, donnent une autre couleur à la Terre. Il faut profiter de cette période pour changer fondamentalement, et réorienter des actions et des moyens vers la transition écologique. Si on veut tenir les objectifs de 2050 (fixés par la loi énergie climat, à savoir, zéro émission nette de CO2 en 2050, ndlr.), il faudrait investir 18 milliards d'euros par an en France pour la transition énergétique. C'est intéressant de comparer cette somme aux 100 milliards ou plus que le Covid va nous coûter...

Propos recueillis par Martin Chouraqui

Publié le 20 avril 2020

L'adresse de la plateforme : http://biovallee.letsco.co/  

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