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L'ancien hôpital pourrait-il devenir un "hôtel de confinement" ?

Lancée par un médecin aoustois, l'idée n'a pas convaincu les autorités sanitaires. La proposition met pourtant au débat la question du déconfinement, et celle du sort réservé aux malades "bénins" du Covid-19 dans notre vallée...

« Les locaux de l’ancien hôpital pourraient-ils devenir un "hôtel de confinement" au service de la population de la vallée, et plus largement du département ? » La question, simple, est posée par le docteur Jean Prats, médecin généraliste à Aouste-sur-Sye. Le samedi 11 avril, le praticien a envoyé une lettre ouverte à la mairie de Crest, à l'Agence régionale de santé (ARS), à des médecins de la vallée et à des personnalités politiques, ainsi qu'à la presse locale, pour partager avec eux un constat : « Face à la situation inédite d’épidémie de Coronavirus, nous allons avoir besoin de lieux de confinement temporaire pour certains malades. »

Le docteur Prats estime en effet que le confinement de l'ensemble de la population « ne pourra pas durer ». « On ne peut attendre six mois, un an, voire plus, avant que 60-70% de la population soit immunisée, ni attendre l'arrivée d'un vaccin », poursuit le médecin dans sa lettre ouverte. L'immunité collective au Covid-19 est en effet loin d'être acquise en France. Selon une étude de l'Inserm publiée le 12 avril, entre 1% et 6% de la population française avait été infectée par le virus au 5 avril. Très loin du seuil des 60-70%, à partir duquel certains scientifiques estiment qu'une épidémie peut être enrayée. Sans compter que la communauté scientifique ne semble, pour l'heure, pas absolument certaine que le virus soit ou non "immunisant" (un patient atteint ne serait pas nécessairement immunisé contre la maladie - cf. à ce sujet cet article du journal Le Parisien).

« S'INSTALLER DANS LE LONG TERME »

Un deuxième constat a conduit Jean Prats à formuler publiquement sa proposition : « Le tri de la population "immune" et "non immune" par sérologie n’est pas encore possible », explique-t-il. La France est effectivement, à l'heure actuelle, dans l'incapacité technique et logistique de procéder à des tests massifs de sérologie. Ces examens, qui permettent de déceler la présence d'anticorps dans le sang, et donc de savoir si les personnes sont ou non immunisées contre le virus, permettraient pourtant d'envisager un confinement plus ciblé, en autorisant par exemple les personnes immunisées à circuler librement, et en gardant confinées les personnes fragiles non immunes.

Quoi qu'il en soit, le docteur Prats assure qu'il va nous falloir « nous installer dans le long terme ». Et c'est bien dans cette perspective qu'il faut entendre sa proposition de mettre à contribution le site de l'ancien hôpital, installé au pied de la Tour de Crest, en le transformant en « hôtel de confinement ». L'intérêt de telles structures, qui commencent à se mettre en place en France (notamment dans les Pyrénées Orientales) et dans d'autres pays européens (en Espagne par exemple) est à la fois d'éviter que les malades ne contaminent leur entourage, et de désengorger les services hospitaliers.

« Nous constatons dans notre pratique de ville ce besoin d’hôtel de confinement pour les gens qui vivent à plusieurs sans avoir une pièce disponible pour isoler le malade, mais aussi pour des personnes seules et non autonome pour gérer un "isolement" chez elle, ou pour des personnes sans domicile, précise Jean Prats dans sa lettre. Les hôpitaux, par ailleurs, gardent parfois quelques jours de plus des patients pour atteindre la période de "non contagiosité" avant de les faire sortir. L’existence d’hôtel de confinement permettrait de libérer des places dans les services. »

HÔPITAL ET ARS REJETTENT LA PROPOSITION

Sollicité, Olivier Moulinet, le directeur délégué de l'hôpital de Crest, explique que le recours à des hôtels de confinement relèvera « d'une stratégie nationale, qui pourrait ensuite être déclinée dans les régions, et si c'était la consigne des autorités de santé publique, on s'y adaptera. » « Mais ce n'est pas l'ancien hôpital de Crest qui servira d'hôtel, tranche-t-il. C'est non faisable pour plein de raisons, notamment parce que les locaux ne le permettent pas : ils sont déclassés, il n'y a pas de maintenance depuis plus de sept ans, les installations de sécurité incendie sont totalement obsolètes. » Une remise aux normes serait-elle envisageable? « Cela se traduirait par des centaines de milliers d'euros de travaux, voire davantage », répond Olivier Moulinet.

Du côté de l'Agence régionale de santé, on ferme aussi la porte de l'ancien hôpital : « Cette demande, à ce jour, n’est pas recevable dans la mesure où la situation épidémiologique ne justifie pas une telle mesure, à ce stade ». « De plus, même si une telle orientation devait être prise, les locaux en l’état ne sont pas adaptés » précise l'ARS. Avant d'ajouter : « Pour ce qui est de la prise en charge des patients infectés par le Covid-19 présentant des symptômes bénins, le coordination des professionnels de santé libéraux (médecins et infirmiers) dans le territoire de Crest est également suffisante et ne nécessite pas la mise en place d’autres structures d’accueil. »

Quant au principe même des hôtels de confinement, l'Agence régionale explique ne pas avoir, pour le moment, déterminé de stratégie allant dans ce sens : « À ce stade, l’ARS n’a pas défini d’orientation sur les suites du confinement qui appellerait à mettre en place des dispositifs de confinement collectif. »

LE DÉCONFINEMENT, UNE QUESTION LOCALE

Un refus qui n'entame pas la détermination du docteur Prats à porter la question de la sortie du confinement sur le terrain local. « C'est le principe que je propose, pas spécialement le lieu de l'ancien hôpital, et s'il faut plutôt réquisitionner des hôtels, alors pourquoi pas, précise-t-il aujourd'hui. Mais il faut qu'on réfléchisse au déconfinement général de la population, y compris au niveau local, et il faudra bien que les malades soient isolés si on veut couper la chaîne de transmission du virus. »

Pour Hervé Mariton, maire de Crest et président du conseil de surveillance de l'hôpital, « la stratégie de confinement partiel et de déconfinement, avec la nécessité éventuelle de créer des hôtels de confinement, est de la responsabilité de l'État ». S'il n'écarte pas définitivement la piste de l'ancien hôpital, le maire de Crest invite aussi à réfléchir à l'option « d'une mobilisation du secteur hôtelier, et pourquoi pas de l'hôtelerie de plein air, qui est plus importante dans la vallée. »

Pour le docteur Prats en tout cas, il ne fait guère de doute « qu'on en a encore pour des mois avec ce Coronavirus, et la question de trouver un logement pour deux semaines à des malades va se poser pendant longtemps. » Avant de lancer : « Pour le moment, on ne dispose pas de test de sérologie et on a très peu de tests de dépistage rapide. Donc il nous reste trois options pour lutter contre cette épidémie : le port du masque pour tous dans l'espace public, le confinement général, et le confinement des malades. »

Martin Chouraqui

Publié le 17 avril 2020

 

TROIS QUESTIONS AU DR. JEAN PRATS

Le Crestois : Faut-il porter un masque au quotidien ?
Jean Prats : On sait depuis le début qu'il faut porter des masques, car le Covid-19 se transmet essentiellement par les postillons. Il faut mettre des masques quand on sort dans la rue. Point barre. Quand j'entend un ministre de la santé qui dit au 20h que mettre des masques, ce n'est pas utile... Mais il sait qu'il ment ! Il lui suffisait pourtant de dire dès le début : il faut mettre des masques mais nous n'en avons pas suffisamment, fabriquez-en chez vous. Ç'aurait été plus simple, on n'aurait pas pris les gens pour des imbéciles, et on aurait diminué la contagiosité.

LC : Peut-on déconfiner efficacement sans pratiquer massivement des tests ?
JP : Il faut un ensemble de mesures. Le confinement général est encore nécessaire, on verra pour combien de temps. Il faut aussi d'autres mesures : le port du masque dans la vie publique, comme je viens de vous le dire, et le confinement des malades pour limiter la transmission. Et cela durera un bout de temps... Quant aux test, si on en disposait en quantité, les choses seraient plus faciles et ça nous aiderait à déconfiner plus vite. On pourrait mettre à disposition de tous les médecins, dans leur cabinet, des tests de détection rapide : si un patient a un syndrome infectieux, ce qui est courant, on pourrait différencier ceux qui sont covid et ceux qui ne le sont pas. Si le test est positif, on isole ce patient, à domicile ou dans un hôtel de confinement. On ne peut pas le faire actuellement... En attendant, il y a le confinement général.

LC : Que sait-on de la contagiosité du Covid-19 ?
JP : Il y a encore beaucoup d'incertitudes. On pense que les gens sont contagieux un petit peu avant d'être malades. Et lorsqu'ils sont malades, il y a un grand flou et on ne sait pas encore définir clairement la durée de contagiosité. On propose le plus souvent un confinement de 14 jours, mais des articles scientifiques montrent que la durée de contagiosité peut être plus ou moins longue, entre 8 et 20 jours... Quand les tests de sérologies arriveront, on saura qui a été immunisé et donc, peut sortir, pour reprendre le travail par exemple. Mais il y a encore des inconnues : est-ce que cette maladie est immunisante ? Quand on l'a eue une fois, est-ce qu'on est bien protégé, et si oui, pour combien de temps ? Pour la vie ? Pour un an ? Cinq ans ? On ne le sait pas.
 
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